Réforme Electorale? Mes hommages Docteur Curé!

Edito

Quand bien même qu’il eut pu appartenir à la profession, Léon Bloy avait sans doute raison de désigner la presse comme « la Grande Vermine ». J’y souscris. Il devait être question de « Réforme Electorale » avec le projet d’amendement à la Constitution, mais qu’en fut-il vraiment ? Le leader du MMM s’offrit un show tel, que cette presse qui lui est toujours bien disposée se pâma d’aise… oubliant toute retenue, alors que nous n’en sommes qu’aux préludes des partouzes partisanes ! Pas même une ligne pour souligner la goujaterie de ce branleur qui osait passer à la trappe la mémoire de Maurice Curé. D’où les nôtres, pour corriger l’outrecuidant.Non, tout compte fait, ce n’est pas très commode de se souvenir de l’histoire. Trop récente, elle pourrait rappeler aux lecteurs que ceux qui opinent aujourd’hui avaient la morve au nez au moment de certains faits. Ou qu’ils n’étaient pas même encore sortis des vavangues de leurs pères ! Imaginez alors le boulevard qui s’offre à Paul Bérenger quand cette presse s’accommode de l’histoire selon l’âge de ces quelques vedettes de l’opinion. Pour se donner de la consistance il lui a suffi d’évoquer certains noms : Trustram-Eve, Banwell…
Sir Arthur Malcolm Trustram-Eve, (King Counsel qui était aussi et surtout le président de la Local Government Boundary Commission britannique) divisa la métropole mauricienne en 40 circonscriptions pour le vote d’un unique représentant. Harold George Banwell mit au point, non seulement le système First Past The Post (FPTP) mais aussi la notion de députés correctifs. Car, bien que le nombre de deux qu’il préconisait fut contesté par le PTr, l’IFB et le CAM, la notion elle-même fut retenue pour l’institution du Best Loser System (BLS). 
Bien sûr que toute l’intervention de Bérenger relevait de l’esbroufe. Ce n’était pas difficile face à des parlementaires, des journalistes et des téléspectateurs les uns aussi ignorants que les autres de l’histoire de notre pays. Mais, quelles que soient nos affinités politiques, il importe de se montrer respectueux, même un tant soit peu, de l’historicité de la démocratie mauricienne. Pour y accéder, il convient, au moins, de reconnaître un processus historique qui mène à une condition, un statut ou une institution. Et non pas faire comme si une situation aurait pu exister par elle-même, hors de tout contexte social, économique et politique.
A quoi faisons-nous précisément allusion ? Le choix de Bérenger, ou de tout autre politicien, de faire appel à l’histoire doit toujours être suspecté : soit le politicien a choisi de recourir aux faits historiques à des fins propagandistes, notamment pour démontrer le caractère inopérant d’un système, ou c’est un homme qui entend donner dans la pédanterie d’un savoir parcellaire pour épater plus ignorant que lui !
Or, Bérenger y parvient sur les deux tableaux et, ce n’est que plus suspect. Pourquoi osons-nous ainsi nous avancer ? Parce qu’il y a des faits historiques que les militants eux-mêmes, ainsi que les travaillistes, auraient eu honte d’occulter si leurs dirigeants n’avaient pas choisi de n’en point leur parler, et pire, de les escamoter.
Bérenger a passé sous silence, par omission,  – ou a choisi de taire – la genèse même de notre démocratie. Celle-ci est issue de la Commission Hooper qui verra son aboutissement avec les élections de 1948 ; élections dont le Leader des Mauves fait pourtant mention, mais en faisant abstraction de l’essentiel : il s’agit des premières élections avec le suffrage universel ! ​

L’histoire nous montre que les réformes s’opèrent quand c’est la population qui l’exige en bousculant les gouvernants et l’establishment sans ménagement.

Et c’est là qu’on revient aux fondamentaux de l’histoire, et pour y accéder, il importe de sortir du seul cadre des récits anecdotiques. Ainsi, tous ceux qui étudient l’histoire savent qu’il importe de tenir compte des éléments conjoncturels dans le cadre de la validation d’un processus historique. Le rapport de la Commission Hooper avait été mis en veilleuse en raison de la Deuxième guerre. Mais les Anglais s’attelèrent à la tâche dès la fin de la guerre et c’est ce qui explique le délai dans l’application des mesures de la Commission Hooper.
Ainsi, alors qu’il fait appel à la mémoire, Bérenger parvient à passer ce fait incontournable à la trappe ! Et ce n’est pas tout : ce que Bérenger a omis de dire, c’est que le découpage électoral de 1948 est le résultat des revendications formulées par le Dr. Maurice Curé et son Parti Travailliste à peine âgé d’un an. Et surtout, il faut le préciser, à la suite des insurrections populaires de 1937, qui étaient d’essence ouvriériste. Cela a toute son importance car, l’histoire nous montre que les réformes s’opèrent quand c’est la population qui l’exige en bousculant les gouvernants et l’establishment sans ménagement.
Est-ce donc aussi cela que Bérenger ne voudrait pas que la population réalise ? Alors, voilà, c’est dit. La mission de la presse consiste à informer, éduquer et divertir. Le leader des Mauves a pu procurer un sujet de divertissement à une presse qui n’exerce plus sa vigilance ; pour notre part, nous savons nous contenter de l’honneur d’informer et d’éduquer.
Le silence de Bérenger est, en réalité, un continuum de la négation du rôle historique de Maurice Curé. Cette négation provient de Seewoosagur Ramgoolam et participe au culte ramgoolamien. C’est ce culte qui fonde la conception ramgoolamiste du pouvoir : cet attrait compulsif et obsessionnel pour la concentration des pouvoirs exécutifs aux mains d’un individu. Cette dérive dictatoriale valut à Maurice Curé de se retrouver seul pour les élections d’août 1967. Seul, il l’était, en effet, à animer son dernier meeting dans le froid curepipien, sous la varangue de la boutique Babooram à la rue Abbé de LaCaille. SSR entreprit rapidement de l’effacer des tablettes : le Pandit Sahadeo mourut dans la tristesse et la honte d’avoir introduit auprès du Dr. Curé celui qui allait le trahir !

La conception ramgoolamiste du pouvoir : cet attrait compulsif et obsessionnel pour la concentration des pouvoirs exécutifs aux mains d’un individu. 

Car, ces faits ne peuvent que révulser ceux qui peuvent aisément comprendre comment le destin du pays a changé quand le nombre d’électeurs est passé de 11,844 à 71,569 pour cette joute de 1948. C’est ce fait, et uniquement ce fait, qui va intéresser Seewoosagur Ramgoolam à se joindre au PTR. Et SSR n’aurait jamais été intégré si le Pandit Sahadeo ne s’était pas engagé personnellement auprès de son ami, le Dr. Curé. Car, Curé n’en voulait pas !
Comment la Grande Vermine a pu se taire ? Ce n’est pas à nous de l’expliquer. Mais nous ne pouvons participer à ce silence qui fait le lit des négationnistes. Bérenger s’est comporté comme un cuistre. Dédaigneux, en outre, de l’œuvre d’un géant incontesté de la politique locale. Ce mépris passe bien, de toute évidence, au sein d’une assemblée d’honorables incultes, et d’une presse complaisante ravie des âneries d’un Rutnah !
Les errements de nos gouvernants nous indiquent à quel point notre pays s’égare quand nous nous écartons de nos premiers pas vers la démocratie. Aujourd’hui, je me vois contraint d’écrire avec du vitriol… En d’autres temps, je ne me serais pas soustrait au devoir de jeter mon gant au visage de ce triste sire, pour laver l’outrage fait à celui à qui chaque électeur mauricien est redevable de son droit de vote. Mais, ces écrits ne seront pas vains pour peu que mes compatriotes réalisent que c’est Maurice Curé qui, encore aujourd’hui, fonde et constitue le Citoyen Mauricien.
Joël Toussaint

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