La « Conurbation », le couloir de la mort ?

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Embusqué dans nos villes sans frontières, le COVID-19 dispose des conditions favorables pour sa guérilla urbaine.

On ne comprend rien aux guerres, ni aux épidémies, en regardant les chaînes d’infos en continu. Absolument rien ! Les guerres, comme les épidémies, c’est comme la musique ; si vous ne savez pas lire une partition, vous n’avez aucune chance de vous retrouver dans l’orchestre du Conservatoire, ni même dans celle des Veeramundur ! Les guerres se mènent en apprenant aux troupes à lire les cartes et à comprendre où et comment le terrain est miné. Dans le cas d’une épidémie plus particulièrement, il est impératif de comprendre que la réponse ne peut se limiter aux soins médicaux. Celles-ci s’envisagent pour les victimes, mais le véritable enjeu est d’en limiter le nombre. Dans la lutte contre la propagation du virus, Maurice part avec un handicap majeur : le type d’urbanisation sauvage qui s’est constitué de la partie nord de Port-Louis jusqu’aux extrémités sud des Plaines Wilhems constitue un véritable boulevard pour l’ennemi.

Prenons donc une carte de Maurice ; une qui nous montre la densité de la population. C’est dans les régions les plus denses que l’ennemi fera le plus de victimes. Il est parfaitement embusqué ; invisible, il va faire de ses victimes des complices de sa guerre de contamination. L’ennemi étant déjà bien infiltré, il n’est plus possible de désengorger nos villes. Il ne reste que le confinement : c’est-à-dire limiter, voire interdire, la circulation de tous ceux que l’ennemi a pris en otage. On l’aura constaté, c’est plus facile à dire qu’à faire !

Le régions les plus denses se situent dans les districts de Port-Louis et des Plaines Wilhems. La population de Port Louis était en baisse : de 127 855 en 2000, elle était passée à 118 431 en 2011. Cette population a augmenté à nouveau, malgré les migrations constatées vers d’autres villes. Elle était, en effet, estimée à 119 706 en 2019.

Le phénomène est différent pour les Plaines Wilhems où la population n’a cessé de croître : de 358 182 en 2000, elle est passée à 362 292 en 2011 et elle était estimée à 368 621 habitants en 2019. C’est le district le plus peuplé de l’île et il comprend des zones habitées regroupées sous la juridiction de trois corporations municipales : Curepipe, Vacoas-Phoenix et Beau-Bassin – Rose-Hill.

Un simple coup d’œil suffit pour que même le néophyte réalise où le COVID-19 fera un maximum de victimes

On pourrait se demander pourquoi nous considérons les districts de Port-Louis et des Plaines Wilhems en particulier alors que les districts de Pamplemousses et de Flacq ont des populations supérieures à celles de Port-Louis. En effet, Pamplemousses regroupe 139 966 habitants et Flacq, 138 460 habitants. La raison est simple : c’est la densité qui gouverne le raisonnement. A Pamplemousses, elle est de 777,5 au kilomètre carré, à Flacq elle est seulement de 463 au km². A l’opposé, dans les Plaines Wilhems, elle est de 1 880, 72 au km² et à Port Louis, la densité est de 2 992,65 au km².

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Densité plus forte sur le continuum urbain

Pour évaluer la meilleure efficacité de la stratégie de confinement, nous devons donc considérer que la densité constitue le premier niveau de difficulté. Dans le cas des districts de Plaines Wilhems et celui de Port Louis, il faut ajouter deux niveaux de complexités : (1) un continuum urbain avec des zones périphériques s’encastrant les unes dans les autres et, (2) au problème démographique sur ce continuum urbain s’ajoute un marquage sociologique permettant de distinguer une concentration des personnes économiquement faibles dans des zones périurbaines.

Si l’on ne tient pas compte de la sociologie particulière de la zone périurbaine et des modes de vie que l’on y trouve, la courbe exponentielle de la contamination au coronavirus va se transformer en un pic catastrophique

Dans le langage technique des urbanistes et des géographes, ce continuum que nous évoquons plus haut porte le nom de « conurbation ». Constitué historiquement par la conjugaison des agglomérations sur le tracé du chemin de fer, la conurbation regroupe aujourd’hui des lotissements planifiés pour la moyenne bourgeoisie, les logements sociaux post-Carol, les squats sauvages légalisés et la manufacture industrielle.

Cette conurbation a démarré sans que les administrations n’en réalisent les implications. L’intelligentsia locale ne se réfère-t-elle toujours pas aux « Villes-Soeurs »pour désigner Beau-Bassin et Rose-Hill ? Cette conscience passive des autorités publiques a même institué cette réalité des deux villes qui se jouxtent, en les faisant exister comme une entité unique sous la tutelle d’une même corporation municipale.

Désormais, la conurbation ne se limite pas seulement aux villes-soeurs ; nous sommes aujourd’hui parvenus à une conurbation qui, dans la direction du nord, produit un continuum jusque vers Terre-Rouge, et de l’autre côté de l’autoroute du nord, englobe Baie-du-Tombeau et Roche-Bois. Au niveau des Plaines-Wilhems, la conurbation s’étend de Coromandel… à Forest-Side ! Les fameux Boundary et Ligne Berthaud qui, à l’époque de l’administration coloniale anglaise, devaient séparer Rose-Hill de Quatre-Bornes, (et même Floréal, Vacoas, Quatre-Bornes et Rose-Hill du district de Rivière-Noire!) ne séparent plus rien du tout. Ces délimitations ne sont même plus virtuelles ; Boundary et Berthaud sont des noms qui désormais servent à désigner de nouvelles localités à forte densité de population.

Les malaises associées

Pour comprendre les enjeux d’une guerre ou d’une épidémie, il faut pouvoir lire les cartes et interpréter autant la géographie que les données démographiques. Mais ce n’est pas suffisant. Encore aujourd’hui nous pouvons constater que des nations puissantes sont tenues en échec en raison de renseignements déficitaires sur des petites factions de résistants. C’est la raison pour laquelle on trouve dans certaines armées, ou dans des interventions humanitaires, des sociologues et des anthropologues. Leurs interventions dans le champ culturel et symbolique peuvent parfois, plus efficacement que les canons, changer le cours d’une guerre.

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La dimension sociologique, en l’occurrence la considération de conditions de classe, a toute son importance pour la réussite du plan de confinement. Le déficit en termes de maisons pour l’habitat social était estimé à plus de 30 000 unités de logements en 2018. Le gros du déficit, soit plus de deux tiers, se traduit par une pression démographique accentuée dans les zones périurbaines.

Au plan administratif, les régions semblent bien délimitées. Mais, la conurbation est une réalité avec laquelle il faudra composer.

Au-delà, les zones périphériques sont sujets à trois conditions qui aggravent le problème de la densité de la population dans la conurbation : ce sont (1) l’exiguïté des maisons, (2) la promiscuité pour ceux qui y vivent et, finalement (3) la proximité entre ces maisons. La cohabitation réunit parfois jusqu’à trois générations au sein d’une maisonnée. Aussi, quand le Dr. Gujadhur avertit que ses calculs statistiques permettent de prédire un décès dans chaque famille, cette moyenne nationale doit être calculée à la hausse à l’intérieur de la conurbation. En effet, si l’on ne tient pas compte de la sociologie particulière de la zone périurbaine et des modes de vie que l’on y trouve, la courbe exponentielle de la contamination au coronavirus va se transformer en un pic catastrophique.

A titre d’exemple, les travailleurs informels ne sont pas tout à fait les mêmes selon qu’ils se trouvent dans un petit appartement dans une zone périphérique ou dans un lotissement tiré aux cordeaux avec des propriétés où le bâti représente seulement le tiers de la superficie. La différence est criarde si l’on compare cette fois avec les travailleurs informels issus des cités de Rose-Hill ou de Quatre-Bornes. Ceux-là ont l’habitude de ne rien attendre des autorités ; il y en a qui font leur mois en étant maçon pendant dix jours, peintre pendant cinq jours, vendeur de mangues volés une demie-journée, laveur de carreaux pendant trois jours, un jour comme payeur d’amendes de contravention routière pour le copain « kinn gaygn enn bout trasé », encore un autre pour aller poireauter à la NTA « pou réfèr fitness ». Et quand, il n’y a rien à faire pour joindre les deux bouts, notre gaillard s’achète quelques hameçons pour tenter de ramener quelques black-bass d’un bassin où il est interdit de pêcher.

L’un de ceux-là nous explique que c’est ainsi qu’il contribue aux frais du ménage qui repose surtout sur les revenus fixes de sa femme ; elle, prépare et sert des nouilles toute la journée dans un snack, et le soir, quand les deux petites sont au lit, elle fourre des samoussas qu’elle déposera au matin chez la Kala qui vend ses gâteaux dans un des carrefours de la cité. « Nou tou maryé-piké dan landrwa. Isi pa kapav get koulèr-rélizyon, sinon ou bèz san manzé », dit-il. Habitué au fait de passer pour un vaurien et un homme de peu, il s’apprêtait à une sortie de pêche nocturne, malgré l’annonce du couvre-feu. L’annonce au sujet du soutien de l’État pour certaines catégories de travailleurs le laisse froid. De prime abord. Car, après un moment de silence, il lance sur un ton rageur : « Kan ounn trouv gouvernman fèr kitsoz pou dimounn mizèr ou ? Sa bann f… zot-mama-là, zis kan éleksyon vini ki zot vinn fann inpé kas isi. Apré sa, zot mem zot dir zot pis ar nou ! ».

Le désastre de la centralisation

Tout un lot d’hommes et de femmes vivent ainsi dans les périphéries de la conurbation. Le confinement, ils le savent, est absolument nécessaire. La solidarité familiale aidera peut-être certaines familles à tenir. Mais, au coin de la rue, la Kala ne vend plus ses gâteaux, il n’y a plus de travaux sur les chantiers et même le médecin et le comptable ne donnent plus leur voiture à laver…

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Les mesures qui sont prises actuellement ne tiennent pas compte de la nécessité d’isoler les zones géographiques entre elles. Il y a d’un côté des professionnels de santé qui font ce qu’ils peuvent pour assister au mieux les cas suspects et soigner les malades. De l’autre, il y a des responsables de certains ministères qui ne savent comment orienter leurs décisions parce que certaines considérations sociologiques ou anthropologiques leur sont étrangères. Ces orientations sont généralement celles des ONG, qui ont chacune développé sa propre méthodologie pour agir dans leurs champs d’intervention respectifs. Mais comment dire à ceux qui sont habituellement traités de haut parce qu’ils ont besoin des subventions pour leurs œuvres, qu’en ces moments difficiles, ce sont eux qui sont à même de contribuer plus efficacement à la réussite du plan de confinement ?

« Sa bann f… zot-mama-là, zis kan éleksyon vini ki zot vinn fann inpé kas isi. Apré sa, zot mem zot dir zot pis ar nou ! »

En réalité, cette logique n’est même pas celle de l’administration publique aujourd’hui complètement démunie et aux ordres de quelques ministres qui pédalent dans la choucroute. Soutenus par des mandarins jaloux de leurs prérogatives, les gouvernants obsédés par la concentration du pouvoir ont favorisé une fonction publique assujettie à ses tropismes. Même aux administrations régionales, ils n’ont jamais songé, depuis maintenant deux mois, à réunir les maires, et les conseillers urbains et ruraux pour cette mission spécifique tellement cruciale. Et pourtant avant même de recourir à la force policière, ce sont vers les élus locaux et les organisations citoyennes qu’il aurait fallu se tourner. Mais, aux administrations locales, ce ministère qui est aussi celui de la gestion des risques, le Dr. Husnoo est lui-même symbole du désastre annoncé.

Dans notre édition du 16 mars, nous écrivions ceci : « Sans la contribution des conseillers municipaux et des conseillers de villages, le gouvernement qui a pris le mauvais pas du fonctionnement centralisé va recourir, par réflexe, aux forces de l’ordre pour appliquer des mesures restrictives auxquelles la population aurait dû participer volontairement ».

Jamais n’avons-nous autant souhaité que le gouvernement et les événements nous donnent tort !


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2 comments

  1. Ça donne froid dans le dos, il fallait éviter a tout prix que le virus entre à Maurice. Après avoir compté le nombre de victimes, le temps sera venu de régler d’autres comptes, ceux des responsables qui n’ont pas fait fermer l’aéroport dès l’arrivée de l’épidémie en Europe.

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