Gestion d’une épidémie : Post-mortem d’une gabegie mortifère

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Dr. Jagutpal, le ministre de la Santé, lors de la conférence de presse du 27 janvier dernier:
« Maurice est tout à fait prêt à combattre ce type de virus d’envergure… »

Est-il possible de prétendre prendre des décisions ou d’informer une population sur un sujet aussi grave qu’une pandémie sans se documenter correctement sur le sujet ? C’est ce qui s’est pourtant produit dans les faits et ce qui explique l’enchaînement des décisions les unes les plus ahurissantes que les autres. Au point qu’au sein de cette même cette presse initialement disposée à collaborer avec les services de l’État, en dépit même (trop) souvent des exigences du métier en matière de véracité, on trouve des journalistes qui amorcent depuis peu un virage pour se distancer de ce discours institutionnel qui prend eau de toutes parts.

Pour beaucoup de Mauriciens, cela a paru ahurissant que le Dr. Deoraj Caussy puisse contredire les propos du Dr. Kailesh Jagatpal qui, en tant que ministre de la Santé, a tenté de convaincre que les autorités locales seraient prêtes à faire face à la pandémie du COVID-19. Que les autorités aient à faire face à la pandémie relève de l’évidence, mais qu’elles y soient prêtes est loin de se conformer aux constats. De même, il convient de pouvoir faire la distinction entre, d’une part, l’identification des porteurs du virus, par le biais de la quarantaine entre autres, et, d’autre part, la réduction des risques de propagation en tenant compte des multiples vulnérabilités structurelles (politique et légale) et sociétales (comportements individuels, rituels de groupes) . Inspiré par Jagatpal et ses conseillers, le gouvernement s’est focalisé sur le processus d’identification en vue de soins ; Caussy, lui, seul et sans se soucier de ses confrères, a pris la mesure de l’épidémie. Il a essayé d’éveiller au fait que le COVID-19 n’est pas à être appréhendé comme une pathologie, mais qu’il s’agit plutôt d’un virus, dont il faudrait tenir compte du caractère infectieux afin qu’il ne se propage pas. Ceux qui parviennent à faire ces distinctions auront compris que les enjeux ne peuvent pas être les mêmes.

Depuis le 27 janvier, date à laquelle se tient la première conférence de presse du gouvernement sur le COVID-19 (avec les ministres Bodha et Jagatpal et Somas Appavou qui a depuis démissionné de ses fonctions de DG d’Air Mauritius), la communication du gouvernement met l’accent sur le caractère nouveau du virus. C’est vrai. La notion de « nouveauté », toutefois, va donner lieu à un glissement vers la thèse d’une « situation nouvelle pour le monde » et c’est ainsi que la communication du gouvernement va se greffer sur la rhétorique de l’ « inconnu ».

La fiction médiatique

Pour faire court, les journalistes se sont alors laissés embarquer dans un processus sémiotique, un piège que les linguistes qui comprennent la théorie du sens1 savent reconnaître. Ajouté aux faits que, d’une part, le corps journalistique n’est pas formé à la gestion des crises et, d’autre part, elle a développé la tendance à répercuter la parole institutionnelle sans appliquer les verrous de la vérification, ce processus a favorisé l’éclosion d’une « fiction médiatique ». Le lecteur Lambda s’est ainsi retrouvé avec un narratif avec trois éléments majeurs (1) la situation est nouvelle, (2) (a) le gouvernement a la situation sous contrôle, (b) le gouvernement a établi un protocole validé par l’OMS et, (c) dévoilera son plan d’action à la phase des cas avérés.

En réalité, la situation n’est pas aussi nouvelle que le prétend Kailesh Jagatpal. D’ailleurs, en très peu de temps, de nombreuses publications scientifiques auront précisé que la souche de coronavirus détectée à Wuhan est la plus récente des 7 souches connues de coronavirus. Dans un court laps de temps, des scientifiques Australiens sont même parvenus à isoler, séquencer et cultiver le virus en laboratoire afin de partager les échantillons avec d’autres laboratoires scientifiques dans le monde.

Si les scientifiques ont pu réagir aussi rapidement c’est bien parce que le monde a connu, depuis les années 2000, de nombreuses urgences sanitaires liées à l’émergence de nouveaux agents responsables de maladies respiratoires sévères. Comme nous l’avons mentionné précédemment, nous avons connu en 2003 le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Il y a eu, dans plusieurs pays d’Asie, les infections de grippe aviaire A (H5N1) chez les humains, la pandémie de grippe A (H1N1) et, plus récemment, le virus influenza aviaire A (H7N9) en Chine. Il y a eu aussi le coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS-CoV). Compte tenu de leur pathogénicité complexe et la létalité élevée de ces virus, les services de santé ont eu à faire face à d’importantes pression pour mobiliser des ressources de plus en plus importantes. Dans le sillage de certains de ces virus on note aussi des répercussions sociales profondes ; comme dans le cas du VIH notamment où l’on a connu des changements d’attitudes envers des séropositifs de la part de la hiérarchie des groupes religieux initialement rigides voire intolérants.

Ainsi, en dépit de ce que prétend le Dr. Jagatpal, les épidémies, même avec l’apparition de nouveaux virus, ne sont pas des situations vraiment nouvelles. Elles le sont encore moins dans notre pays qui en a connu une longue série et, si le sujet n’intéresse pas grand nombre à Maurice, on y trouve, à l’instar d’Anand Moheeputh2, quelques observateurs sérieux qui proposent des articles tellement bien documentés qu’ils contrastent avec la production peu recherchée des rédacteurs du journal eux-mêmes.

L’anthropologue et historien Gilles Gérard, installé à La Réunion depuis 1981, a compilé des renseignements sur les épidémies qui ont frappé les îles des Mascareignes. Un répertoire qui démarre à partir de 1729 ! Ce travail d’historien n’est pas destiné qu’aux passionnés des récits anecdotiques autour des faits anciens. Ainsi, dans Les Classiques des Sciences Sociales, une bibliothèque numérique sous l’égide de l’Université du Québec à Chicoutimi, Hubert Gerbeau, (que l’on connaît davantage comme poète et romancier) évoque l’usage des travaux de Gilles Gérard par Jean Benoist, un médecin et anthropologue qui a été successivement chef de laboratoire des Instituts Pasteur d’outre-mer, puis professeur à l’université de Montréal.

Quel intérêt ? Celui de l’éclairage interdisciplinaire ! A Maurice où l’on a tendance à s’accrocher à la légitimité conféré par le diplôme attestant d’un savoir parcellaire, les diplômés s’aventurent en zone d’insécurité dès qu’ils sont confrontés à d’autres savoirs. C’est peut-être bien pour cela que les chercheurs Mauriciens s’y aventurent plus aisément en terre étrangère ! Mais revenons à Gerbeau : « Dans la présentation d’un programme de recherche sur les pathocénoses, qu’il conduit dans les années 1990, Jean Benoist commente le choc sanitaire provoqué par le passage d’une île close à une île qui s’ouvre largement à une population et à des germes extérieurs. Le thème avait déjà été abordé, mais, presque toujours, de façon plus passionnelle que scientifique. Le parcours historiographique montrait qu’aux Mascareignes, comme en d’autres lieux d’immigration, les nouveaux venus étaient accusés de tous les maux ».

Gerbeau explique : « L’introduction de maladies, et notamment d’épidémies meurtrières, était d’autant plus facilement attribuée aux immigrants, qu’ils étaient arrivés dans l’archipel en position d’infériorité, et parfois de façon illégale. Avec la maladie pénétrait la peur, qui prenait elle-même des dimensions maladives et allait peser sur les représentations d’un effondrement sanitaire dont la responsabilité était attribuée à ceux que la couleur, le statut et les tâches vouaient déjà au mépris. Ces travailleurs, esclaves ou engagés, faisaient ainsi figure de coupables alors qu’on les avait contraints, ou fermement incités, à venir et qu’ils fournissaient eux-mêmes le plus lourd tribut de victimes à la maladie ». Mais, il prend soin d’ajouter : « Ceux que l’on accusait pouvaient aussi devenir des sauveurs, quand on leur attribuait la maîtrise de secrets qui permettaient de garder, ou de retrouver, une bonne santé » . Comme quoi toutes les peurs ne produisent pas les mêmes effets !

Le virus est nouveau, mais les épidémies ne sont pas nouvelles.
Ici, les salles d’eau et les toilettes du centre de quarantaine de Trou Fanfaron.

Et, pour peu que les gens accèdent à de telles études, ils peuvent aussitôt réaliser que le personnel politique ainsi que les animateurs de ces organisations dites « sosyokiltirel » sont ceux qui sont prompts habituellement à se référer à des lieux comme l’Apravasi Ghat. Mais, pour l’avoir réduit à un symbole à agiter à des fins sectaires et partisanes, ils sont incapables de se référer aujourd’hui aux leçons réelles qu’il aurait fallu tirer de ces édifices désignés « lieux de mémoire ». De quelle mémoire peut-il s’agir si elle est amputée de la connaissance qui y est rattachée ? L’escroquerie politique est telle que personne ici ne s’est jamais offusqué du fait que la municipalité de Port-Louis, par exemple, ait fait transférer son fonds documentaire dans « un store » en région périphérique. Ainsi, la connaissance liée à ce lieu « dépourvu-de-mémoire » se partage plus aisément à des dizaines de milliers de kilomètres de ce centre de quarantaine qui servait à filtrer tous les immigrants !

La pathocénose

Et là, cette fois, quel intérêt ? C’est dire que l’entrecroisement de ces études servent autant au domaine médical qu’aux sciences sociales. A quoi peuvent bien servir ces connaissances ? Pour les décideurs, à comprendre le sens des décisions à prendre et pour les conseillers (et même les journalistes ) à faire de l’analyse prospective afin d’évaluer l’impact des décisions devant être prises ou de ceux qui ont déjà été prises. Et de là nos lecteurs réaliseront pourquoi notre dossier sur le sujet, ainsi que notre éditorial du 29 février dernier, étaient aux antipodes de ce qui se voulait rassurant chez nos confrères.

Le mot-clé dans la présentation de Gerbeau est celui de « pathocénose3 ». Il s’agit d’un concept élaboré à partir du constat que l’on ne peut faire l’histoire des maladies de façon exhaustive en prenant en considération maladie par maladie, mais qu’il faudrait plutôt tenir compte de l’ensemble des maladies et de leur rapport. Selon Joël Coste, professeur des universités et praticien hospitalier de biostatistique et d’épidémiologie à l’université Paris Descartes, « Le concept de pathocénose permet d’expliquer la présence et la dynamique des maladies, les phénomènes d’émergence, ou de résistance de certaines d’entre elles, aussi bien à l’époque contemporaine qu’aux périodes historiques anciennes ou très anciennes ».

Ainsi, le concept de pathocénose a été appliqué à l’histoire grecque et occidentale, mais aussi à l’histoire plus proche du SIDA. L’utilisation du concept au 21e siècle concerne (1) les interactions au niveau populationnel, notamment les phénomènes d’émergence ou les niches pathocénotiques, (2) au niveau individuel, les comorbidités4 et les co-infections et même, (3) ce que l’on considère aujourd’hui comme une « sélection » génétique par les maladies.

A Maurice, la pathocénose nous permet de comprendre ce réflexe de penser que le mal vient de l’étranger. Il en a été ainsi pour les Indiens engagés en remplacement de la main-d’œuvre servile. Il en fut ainsi également il y a une trentaine d’années pour le SIDA, avec même en couverture un journaliste se vantant d’avoir vu son premier séropositif ! Le ministre de la Santé d’alors, Jugdish Goburdhun, avait pour sa part pris la décision de confiner cette pauvre personne, créant ainsi ce que l’on pourrait désigner comme le premier « sidatorium ». On peut ainsi réaliser que l’on doit s’attendre à ce qu’une part de bêtise influe sur le cours des événements ; même si dans notre cas présent la part de bêtise, provenant autant des décideurs que de ceux qui rendent compte de l’actualité, va croissant, alors qu’à la fin des années 80, il était encore possible d’appliquer les freins de la raison.

La ville de Curepipe s’est constituée dans le sillage de deux épidémies.

Peut-on utiliser la pathocénose à des fins prédictives ? Elle doit surtout servir à cela. Autant pour les professionnels de la santé que pour ceux dont la mission est d’informer des enjeux de ce secteur. Ainsi, en fonction des informations que nous publions plus loin sur la question de la « conurbation », on peut raisonnablement s’attendre, dans le sillage de la crise sanitaire du COVID-19, à une poussée inverse des mouvements migratoires qui ont, depuis environ trois décennies, occasionné une densification dangereuse des villes et de leurs périphéries.

Qu’est-ce qui nous permet d’être aussi affirmatif ? Certainement pas la vision dans des boules de cristal ou ces oracles à deux balles publiés, à chaque nouvel an occidental et chinois, par des journaux considérés sérieux. C’est que le phénomène migratoire lié à une épidémie n’est pas nouveau, même pour l’île Maurice. Curepipe, à titre d’exemple, doit son nom aux récits anecdotiques des fumeurs qui curaient leur pipes au relais de la diligence à cet endroit. Mais, ce lieu vint à exister en tant que village à partir de 1867 seulement. Et cela, après qu’une épidémie de malaria eut fait fuir la bourgeoisie de Port-Louis qui abandonna ses maisons au lieu-dit Ward IV ! L’épidémie de peste de 1899 fit à nouveau fuir une grande partie des habitants de Port-Louis vers les Plaines Wilhems où le climat était considéré plus sain. Entre-temps, l’administration coloniale avait déjà dressé un plan pour la ville en vue d’y faire caserner la garnison. D’où les baraquements occupés aujourd’hui par la police et c’est ce qui explique que cette partie de la ville s’appelle encore Les Casernes. Le village se densifia ainsi et Curepipe devint une ville.

Écarter les éléments parasitaires

Avec ces quelques explications, il est alors possible de comprendre que le Dr. Caussy, l’épidémiologiste, ne se contentait pas de faire la nique au psychiatre Jagatpal. En optant pour la déclaration publique, il se singularisait dans un pays où l’adulation des personnalités politiques vient à handicaper des institutions. Ainsi, il orientait déjà les observateurs plus scrupuleux vers ces mesures indicatrices d’une méthodologie lacunaire. Est-il intervenu à temps ? A notre niveau, la réponse est positive. La faiblesse était ailleurs : comme souvent dans la sphère politique, et celle connexe des journalistes et des communicants, les propagandistes finissent par croire dans leur propre propagande !

Pour les journalistes, il ne faut pas trop s’en faire ; ils ont besoin de gérer leur propre crédibilité, c’est leur fonds de commerce. Ainsi, ceux qui étaient tributaires essentiellement des sources politiques ou policières vont se montrer plus vigilants quant à la véracité de ce qu’on leur balance. Ceux qui font de l’esbroufe habituellement se révéleront comme de vulgaires échotiers des généralités de Facebook. Car, encore plus en cette période de confinement, un certain nombre de professionnels, avec de réelles aptitudes et une connaissance éprouvée, peuvent les démasquer.

Il y a une catégorie qu’il faut plaindre parmi ceux qui exercent dans les métiers de l’information et de la communication : ceux qui ont quitté les salles de rédaction pour devenir « advisor in communication matters ». En ce moment crucial, on va s’apercevoir qu’en dépit du fait qu’ils soient rémunérés des fonds publics, ils sont au service de l’image de leurs ministres et non au service des ministères. Ceux-là sont inutiles, qui n’ont jamais ouvert et potassé un manuel d’opérations liés aux spécificités du ministère! Certes, ce n’est jamais trop tard pour le faire ; toutefois, pour en connaître parfaitement les faiblesses, le vrai professionnel le réclame et l’étudie le jour-même où il prend ses fonctions.

A défaut de pouvoir remettre en question leurs approches, les ministres, eux, se sont enfoncés dans leurs approximations au point où ils ont compromis la crédibilité dont la population avait besoin pour s’engager plus volontairement dans les conditions contraignantes du confinement. Pire, les fonctionnaires et ceux qui, à l’instar du personnel navigant d’Air Mauritius, se retrouvent en première ligne, font face encore aujourd’hui à des injonctions contradictoires. Les exemples abondent. Le comble, c’est que même le Premier ministre y a contribué !

Ceux qui s’y connaissent en matière de gestion de crise opérationnelle savent pertinemment que la réussite de telles missions nécessite d’une part l’identification des faiblesses et l’élimination ou l’écartement des éléments parasitaires. C’est peut-être malheureux à dire, mais le personnel politique en général, et certains ministres en particulier, constituent désormais des maillons faibles… qu’il faut pouvoir écarter afin de donner les coudées franches aux opératifs! (voir notre éditorial à ce sujet).

1La Sémiotique ou Théorie du Sens est née des travaux de Charles Sanders Peirce que l’on considère au même titre que Ferdinand de Saussure pour la paternité de la discipline. La sémiotique étudie le processus de signification, c’est-à-dire la production, la codification et la communication de signes. Ce processus est généralement étudié par les linguistes, mais aussi par des théoriciens de la publicité et de la propagande.

2Moheeputh, A. – The flu that killed tens of thousands in Mauritius and tens of millions worldwide, Week End 12 August 2018

3Le concept de pathocénose a été forgé en 1969 par Mirko D. Grmek, Croate qui après ses études de médecine à Zagreb se rendit en France où, de 1973 à1989, il fut directeur d’études à l’École pratique des hautes études en histoire de la médecine et des sciences biologiques. Pour ceux qui voudraient se documenter davantage sur ce sujet, suivre ici une conférence de Joël Coste.

4Se dit des maladies associées.


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