COVID-19 – Au bout du confinement: L’ECHEC !

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Lieux de travail: Pas de normes pour valider les procédures improvisées par les entreprises

Maurice avec le risque d’exposition le plus élevé d’Afrique, selon une étude prédictive de l’OMS

Le ministre de la Santé, Dr. Kailesh Jagutpal
Entre propos oiseux et initiatives irresponsables.

Qu’il n’y ait plus de cas positifs répertorié par le ministère de la Santé depuis plus de vingt jours ne signifie pas que la crise sanitaire liée au Covid-19 serait derrière nous. Au contraire ! La crise est toujours devant nous. Elle s’empire avec les mêmes pour la gérer. Elle s’aggrave si l’on tient compte du rapport régional pour l’Afrique de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publié vendredi. Il y est question d’une modélisation des taux probables d’exposition au virus dans 47 pays africains : le risque d’exposition au virus serait plus élevé dans les petits pays ; Maurice étant susceptible d’être le plus vulnérable.

Environ 22 % de la population africaine (environ 1 milliard d’habitants) sera infectée d’ici un an, avec environ 37 millions de cas symptomatiques, estiment ces chercheurs au terme de leur analyse prédictive publiée dans la revue BMJ Global Health. Cela pourrait entraîner environ 150 000 décès sur le continent. Citant ces exercices de modélisation entrepris par ces chercheurs, l’OMS révèle que les calculs des proportions de personnes infectées suggèrent que Maurice, les Seychelles et la Guinée Equatoriale, devraient avoir les proportions les plus élevées de personnes infectées.

Tenant compte de ces probabilités, nous nous garderons, encore une fois, d’affirmer que le gouvernement de Pravind Jugnauth a pu contenir le virus, ou des inepties similaires. Oser de telles affirmations ne relève pas du journalisme. Cette profession exige que de telles affirmations, quand bien même et d’autant plus qu’elles viendraient du gouvernement et des institutions, soit soumise à l’épreuve de la véracité. Nous laisserons donc ce type d’affirmations à ceux qui dans la presse auraient d’autres agendas que l’information vérifiable et ceux de ces propagandistes du pouvoir qui, pour peu que les services de l’État leur accordent une accréditation, usurpent la fonction du journaliste.

Ce qui change cette fois, c’est que le ministre de la Santé n’aura pas besoin de s’employer à induire l’Assemblée nationale en erreur comme quand il affirmait que nos services de santé étaient prêts à faire face au coronavirus. Il n’aura même plus besoin de s’aventurer à prétendre à la population qu’il n’y a aucun cas positif dans l’île alors que celui suspecté d’être le cas R01 se baladait depuis plusieurs jours déjà sur le territoire ! Ce qui change encore cette fois, c’est que nous allons devoir évoluer avec la certitude que le virus est bien parmi nous désormais.

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Une méthodologie déficitaire

Tenant compte des probabilités de l’étude de référence de l’OMS, nous nous en tiendrons encore plus à des éléments objectivables comme la pathocénose que nous avons évoquée, les considérations sociogéographiques qui nous contraignent à la vigilance des zones à forte densité ainsi que les explications médicales venant de sources bien plus crédibles que celles qui doivent rendre des comptes pour les conséquences de l’impréparation des divers services de l’État à commencer par celui de la Santé.

Que nous disaient ce sources ? Le Dr. Deoraj Caussy, par exemple, le virologue qui a donné de la voix publiquement pour faire comprendre la faille dans la méthodologie des services de l’État, a depuis le début fait comprendre que le ministère de la Santé se focalisait sur l’identification des cas symptomatiques. Ce qui en clair signifiait que, pendant que des officiers de santé pointaient leurs pistolets thermiques sur le front des arrivants à l’immigration, les porteurs asymptomatiques passaient au travers du filet trop béant.

Le Dr. Gujadhur (à droite) sévèrement repris par le Dr. Caussy sur sa gestion de la crise sanitaire du Covid-19

Mais le Dr. Caussy allait très vite devenir inaudible parce qu’il n’y a pas que les ministres narcissiques qui fonctionnent à l’applaudimètre. Ainsi, le Dr. Gujadhur séduisait les internautes en usant de son pathos dans le cadre de la série télévisée sur le Covid-19 et la presse omettait de considérer la responsabilité de ce cadre du ministère de la Santé. Or, c’est bien celui-ci qui, de par ses fonctions de directeur de la Santé publique, a la responsabilité de formuler les réponses opérationnelles à la crise sanitaire et qui – si tant est que notre démocratie soit encore respectable et respectueux de la population pour convenir au moins d’une commission parlementaire – doit répondre des insuffisances qui ont valu à tant de « frontliners » d’être exposés avec des moyens inadéquats aux risques de contamination, ainsi que des mesures qui se sont avérés inappropriés puisqu’elles n’ont pas été éprouvées par des tests et des exercices qui auraient dû être menés au préalable.

Là encore, pourtant, le Dr. Caussy s’est exposé en franchissant le Rubicon. La critique acerbe d’un professionnel de la santé envers son confrère en public ne relève pas du fait banal dont l’actualité du quotidien se passerait bien. Eu égard aux circonstances, elle est chargée de conséquences quand, dans une interview à Touria Prayag dans Weekly, le Dr. Caussy avance en des termes non-équivoques que son confrère a failli à ses responsabilités : « Events to date corroborate the fact that his assertions about having adequate protection measures and the means to combat this contagion stem from faulty strategies that fail the veracity test. This has resulted in widespread infections among frontline workers and put the life of the population at risk ».

Le Dr. Gujadhur aurait-il effectivement fait montre d’une vision étriquée et par là-même entraîné les autorités dans une orientation malavisée ? Le Dr. Caussy n’a pas hésité à enfoncer le clou : « It is timely and pertinent for public and the higher authorities to reassess the competency and integrity of such a person. Any self-respecting person with a sense of responsibility should voluntarily resign to avert further unwanted deaths and stop embarrassing the authorities by his ignorance and arrogance ».

Ce type de déclaration passe le test de la reprise médiatique que ce soit en terme de « newsworthiness » ou de « newsvalue ». Même l’étudiant en journalisme devrait comprendre que c’est là de l’or en barre. Mais depuis une vingtaine d’années la presse mauricienne a pris quelques sérieux travers, surtout depuis que certaines de ses vedettes sans formation formelle assurent la formation de néophytes. Ainsi, dans les rédactions des principaux groupes de presse, les journalistes s’abstiennent de reprendre des nouvelles de leurs confrères et encore moins de les citer pour leur attribuer la primeur d’une information. C’est ainsi que les propos éminemment sérieux du Dr. Caussy ont été passés à la trappe, permettant au Dr. Gujadhur de surfer sa vague de sympathies populaires.

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Impréparation des services de la Santé et du Travail

Arvin Boolell, le Leader de l’Opposition, regrettera longtemps, et peut-être pour toujours, de ne pas s’être montré plus vigoureux dans la mise-en-garde contre l’irresponsabilité de Kailesh Jagutpal dans ses fonctions de ministre de la Santé. Que celui-ci soit allé faire son numéro de cirque médiatique au centre de quarantaine de Quatre Soeurs, avec le Premier ministre comme bête de foire, n’est pas le seul fait qui révèle l’inconséquence du titulaire à la Santé ; sa déclaration à l’Assemblée aurait dû être dénoncée auprès de toute la presse d’autant plus que celle-ci n’a pas cherché à en questionner la véracité.

L’inconscience au sommet: le Premier ministre faisant la causette au centre de quarantaine de Quatre-Soeurs!
(Photo : Capture d’écran de Wazaa FM)

La déclaration de Kailesh Jagutpal, à l’effet que les services de santé étaient prêts à faire face au coronavirus, puait la duperie à plein nez. Pas parce que les événements de ces deux derniers mois sont venus démontrer le contraire : équipements insuffisants nécessitant des vols cargo, approximations au niveau des protocoles, des modalités de prises en charge, etc. Mais bien parce que pour oser une telle affirmation, le ministre Jagutpal aurait dû « tabler2 » au moins : (1) un manuel opérationnel, (2) le calendrier de formation suivi par le personnel hospitalier ainsi que les exercices menés au préalable , et (3) le protocole préalablement établi pour les autres services publics et privés de première ligne pour la compréhension et la maîtrise des actes de protection3. C’est seulement dans ces conditions que les propos du ministre auraient été irréfutables. Sans des éléments concrets comme ceux-ci, l’affirmation de Kailesh Jagutpal n’étaient que des propos oiseux qui, à l’épreuve des événements de ces deux derniers mois, s’avèrent sinon trompeurs, certainement inexacts et bien éloignés de la vérité.

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Mais l’aveu d’impréparation est venu du gouvernement lui-même. Tout législateur qui aurait considéré le risque sanitaire du Covid-19 avec un tant soit peu de sérieux aurait dû commencer par considérer le cadre législatif existant. Il serait alors obligatoirement tombé sur la législation qui régit ce type de situation. L’actualisation de la loi sur la quarantaine était-elle une nécessité ? Certainement. Et la nécessité demeure puisque le gouvernement s’est seulement contenté d’y adjoindre des pouvoirs à la police. Et la démarche du gouvernement vient démontrer ce que nous avions prédit déjà depuis le 16 mars, quand nous écrivions ceci : « Sans la contribution des conseillers municipaux et des conseillers de villages, le gouvernement qui a pris le mauvais pas du fonctionnement centralisé va recourir, par réflexe, aux forces de l’ordre pour appliquer des mesures restrictives auxquelles la population aurait dû participer volontairement ».

L’impréparation subsiste ; le ministère du Travail n’a jusqu’ici pas élaboré de normes permettant de s’assurer que les employés vont opérer dans des conditions sanitaires conformes à leur santé et leur sécurité au travail et, par extension, qu’ils ne mettent pas la vie de leurs proches en danger lorsqu’ils rentrent chez eux. La légèreté du ministre du Travail sur ces considérations est ahurissante : la question n’a pas été considérée durant tout le temps du confinement qui aura duré deux mois !

Il n’en est toujours rien en ce moment où les activités économiques reprennent graduellement. Et pourtant, comme nous l’avons déjà mentionné, la législation régissant la santé et la sécurité sur les lieux du travail – Occupational Health and Safety Act – tient compte des infections éventuelles par des agents biologiques et requiert des notifications de la part des entreprises et la validation des révisions de procédures par le ministère du Travail. Nous avons aujourd’hui confirmation qu’aucune mesure n’a encore été élaborée pour la reprise du travail dans le service civil. Dans le secteur privé, les entreprises improvisent leurs propres protocoles, sans aucune garantie que les responsabilités civiles et pénales soient correctement engagés dans l’éventualité de contaminations.

Voilà les conditions, tout à fait vérifiables, dans lesquelles plusieurs centaines de milliers de Mauriciens vont reprendre leurs activités professionnelles. Ceux qui éprouvent des angoisses à cette perspective seraient-ils déraisonnables ? Les amendements apportés à notre législation par le biais de l’adoption de la loi omnibus du Covid-19 et celle de la loi retoquée régissant la quarantaine n’apportent aucune réponse à ceux qui s’inquiètent fort justement de leur sort face aux risques de santé qui prévalent.

1Le cas initial suspecté, décrit techniquement comme le cas R0, serait un passager du vol MK 053 qui avait quitté Londres le 6 mars 2020 et qui a atterri à Maurice le lendemain. Le ministre de la Santé faisait sa déclaration le 11 mars 2020.

2Soumettre à l’Assemblée les documents pouvant être examinés par les parlementaires.

3Aussi décrits comme “gestes barrières”.


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