On achève bien les chevaux…

Edito

L’auteur de ces lignes n’est pas un expert du cinéma et, même s’il y aurait des films qui pourraient mieux servir d’exemple, le quotidien de trop nombreux Mauriciens est pour lui comme le rappel de « On achève bien les chevaux ». Ce film de Sydney Pollack traite d’un temps où durant la Grande Récession – les années 30 aux Etats-Unis – des jeunes et des vieux accablés par la misère se laissaient attirer par les primes des concours de danse. C’est ainsi que Robert et sa partenaire Gloria se retrouvent à danser dans un de ces marathons où ils doivent tenir coûte que coûte, avec la perspective que la mort les sépare…

Dans le film de Pollack, dans ce concours « danse ou crève » infernal, la danse a perdu toute sensualité. De l’agrément elle s’est transformée en violence physique et morale. Ces danseurs-automates à bout de forces rappellent cette multitude de Mauriciens qui, au gré des gouvernements qui passent alors que le personnel politique reste le même, sont ballotés de promesses en promesses…

Il y a donc cette réalité. Celle d’une masse d’automates qui piétinent, de zombies fatigués de leur lutte au corps-a-corps, des hommes et des femmes qui s’agressent comme de la volaille en batterie qui attend d’être aspirée par la machine d’où sortiront les carcasses…  Puis, il y a l’antithèse, qui impose toute sa force tirée du pouvoir ; la foule à mater par le matraquage propagandiste de la partisannerie politique ou le matraquage publicitaire des entreprises commerciales qui renforcent l’oligarchie qui conglomère… Et, quand ces types de matraquages se révèlent insuffisantes pour maintenir l’illusion et qu’elles suscitent des rebellions, il faut bien alors recourir au matraquage par les forces constabulaires. L’antithèse, c’est la réalité contredite par le discours politique, les tirades de bonimenteurs promettant, encore et encore, un avenir meilleur pour les enfants… au prix, certes, de sacrifices qui n’en finissent jamais.

Contre les mots sans poids du personnel politique, il ne reste aujourd’hui que le choc des images pour une masse que l’école même aura privé de vocabulaire ! Facebook est le lieu où l’on s’exerce à retrouver la parole perdue alors que ceux-là même qui depuis peu prétendent « faire de la politique autrement » l’ont subtilisée au profit de leurs maîtres, ces mêmes mafieux dont les organisations politiques sont entretenues par les conglomérats qui prétendent ainsi « contribuer à la démocratie ».

Les éditorialistes de ce temps-là, ces cuistres emblématiques de la bourgeoisie créole, n’auront jamais eu le courage et l’honnêteté d’affirmer que ce sont les habitants de Pamplemousses-Triolet qui avaient incarné merveilleusement les idéaux du MMM au moment où le leader de ce parti en doutait. ​

Il aurait fallu certes rendre inéligible cette engeance qui n’a que trop sévi. Mais il n’y en a pas un de ceux-là qui affichent leurs nouvelles prétentions à s’y engager. Même pas un à s’engager à disqualifier de toute fonction de direction d’entreprise ceux qui auront perverti le processus démocratique depuis des décennies en y injectant ces dizaines de millions parfaitement audités et obtenant la validation bancaire. Même pas un à promettre de contraindre les responsables de la commission électorale à rendre des comptes pour avoir affirmé que les élections étaient « free and fair » alors que ces conglomérats fournissaient le budget qui aura servi à « carteliser » le parlement entre certaines formations politiques qui ont, au fil du temps, laissé comprendre qu’il n’y aurait point de salut hors de leurs partis. Même pas un seul… Alors, quelle « politique autrement » ?

Quelle « politique autrement » quand, encore une fois, il y a du débauchage au MMM parce que le MSM embauche ? Il en est ainsi depuis 1983, à la formation même du MSM par ceux qui ont cherché à s’affranchir du « bérengisme » naissant. La seule différence c’est que le MMM est aujourd’hui déserté par ceux qui ne veulent pas sombrer dans le « bérengisme » déclinant. Quelle « politique autrement » quand on nous sert à nouveau la rhétorique des « traitres » et des « vendeurs » ?
 
Les tenants de ce type de discours n’auront jamais l’honnêteté d’au moins considérer que le premier traître au MMM serait, peut-être et sans doute… Paul Bérenger lui-même ! N’est-ce pas lui qui avait fait faux bond aux habitants de Pamplemousses-Triolet qui l’attendaient pour la partielle survenant au décès de Lall Jugnauth en septembre 1970 ? L’argument de celui qui serait « mal-né » provient de ce moment où le leader du MMM fuit non seulement son rendez-vous avec son destin et l’histoire de ce pays mais montre son peu de foi dans les idéaux du MMM. C’est Dev Virahsawmy qui sera désigné pour briguer ces suffrages. Celui-ci, quoique n’appartenant pas à la majorité ethnique de la circonscription, donc « mal-né » lui aussi, remportait toutefois le scrutin avec plus de 5 000 voix d’avance sur son plus proche adversaire, le notable travailliste Boodram Nundlall. Les éditorialistes de ce temps-là, ces cuistres emblématiques de la bourgeoisie créole, n’auront jamais eu le courage et l’honnêteté d’affirmer que ce sont les habitants de Pamplemousses-Triolet qui avaient incarné merveilleusement les idéaux du MMM au moment où le leader de ce parti en doutait. Le résultat, on le sait, ce n’est pas que la première scission du MMM avec le départ de Virahsawmy et de ses amis, mais une circonscription plongée dans la fatalité du destin d’être perçue comme une bastion hindoue d’où l’on fait un Premier ministre.
 
Paul Bérenger n’aurait-il pas, déjà en 1982, renouvelé la trahison des valeurs que les « militants » prétendaient professer en faisant d’Anerood Jugnauth son premier « paravent hindou » dans la démarche dite de « Communalisme scientifique » ? Anerood Jugnauth était, avec Premchand Dabee, l’un des dirigeants du mouvement connu comme le « All Mauritius Hindu Congress », un mouvement tellement radical et sectaire qu’il fut écarté de la coalition indépendantiste qui remporta les élections décisives de 1967. Anerood Jugnauth, c’est le même qui avait été remisé au Parquet après sa participation à ce qu’il convient plus justement de désigner comme la « Conspiration de Lancaster House ». Car, en dépit des bobards des journalistes de la métropole mauricienne, n’est-ce pas au cours de cette conférence que fut convenue l’excision des Chagos en faveur de la Grande Bretagne et, dans la foulée, la mise à disposition des territoires de Rodrigues et d’Agaléga à la métropole mauricienne, alors que l’ensemble de ce processus demeure en contradiction avec la Résolution 1514 des Nations Unies ? Quelle est la terminologie qu’il conviendrait d’employer pour désigner la trahison dont les Rodriguais, les Agaléens et les Chagossiens demeurent les victimes ?

Paul Bérenger a-t-il toujours honoré cette fonction de Leader de l’Opposition qu’il aura occupé à maintes reprises ? N’est-il pas celui par qui le terme « koz-kozé » est désormais consacré ? 

Pourquoi ces jérémiades pour faire écho à « la tristesse » affirmée de Paul Bérenger face à ces énièmes désistements et invoquer de prétendues valeurs du MMM ? Voilà l’homme qui aujourd’hui évoque une « erreur » parce que sa formation a consenti à un chèque de Rs. 10 millions. C’est tellement rare que les hommes politiques osent reconnaître une erreur que l’aveu en paraît charmant. Mais, entend-t-il réparer cette erreur et, dans une telle éventualité, comment compte-t-il s’y prendre ? D’un côté, il y a des journalistes complaisants qui, tout braves qu’ils sont, ne poussent pas la hardiesse à le lui demander. De l’autre côté, ce ne sont pas les propagandistes engagés dans les médias croissants du MSM où les appétits sont gargantuesques qui vont lui poser la question. On devra donc se contenter de cette déclaration, sans intention aucune.
 
Par ailleurs, Paul Bérenger a-t-il toujours honoré cette fonction de Leader de l’Opposition qu’il aura occupé à maintes reprises ? N’est-il pas celui par qui le terme « koz-kozé » est désormais consacré ? Ce terme désigne les pourparlers préalables aux alliances électorales. Ces pourparlers ont lieu avant même le terme d’une législature ; ce qui donne, dans certains cas, un Premier ministre ainsi qu’un Leader de l’Opposition qui se retrouvent à faire des arrangements en vue des prochaines élections. Ces arrangements partisans sont-ils sains ?

Les deux tenants de ces postes constitutionnels s’engagent pourtant à assurer cet équilibre nécessaire à notre démocratie parlementaire et cet engagement tient normalement pour la durée de leur fonction. Mais de la même manière que notre personnel politique n’est nullement incommodé par une éventuelle perception de collusion avec les conglomérats qui les financent, ces dirigeants politiques ne s’embarrassent pas que l’opposition parlementaire perde de sa vigueur alors que la législature est en cours. Faut-il donc s’émouvoir quand des leaders de partis glapissent à chaque cocuage alors que eux trompent allègrement la population ? 
 
Il est absolument nécessaire de mettre un terme à la rengaine des traîtres et des transfuges. Aujourd’hui c’est un bel ensemble qui nous balance la musique, avec Navin Ramgoolam à la batterie et Anerood Jugnauth qui fait le mentor pour initier son rejeton à la basse. Xavier-Luc Duval s’est désormais formé au pipeau de l’opposition, mais ne veut pas s’y retrouver condamné. Bérenger s’est enfin lancé dans un solo où les trémolos sont stupéfiants au fur et à mesure que les touches de son clavier foutent le camp. Et la population de zombies danse et se piétine dans ce même concours de « danse ou crève » sans réaliser que pour que la musique s’arrête il faudrait tirer sur le pianiste qui a écrit la partition pour l’orchestre ! Mais, au temps de la récession, le mythe du concours, cette prime à remporter, garde tout ce monde épuisé debout. Alors comment en venir à bout ? A moins de convenir, qu’on achève bien les chevaux…

Joël TOUSSAINT

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