Décapiter la mafia

Edito

Il faut en finir avec la mafia. Il ne suffit pas de le dire ou le penser. L’occasion nous est donnée à tous les citoyens Mauriciens aujourd’hui. La mafia est représentée comme un monstre à plusieurs têtes. Si nous nous y mettons tous ensemble nous pouvons trancher les multiples têtes de l’hydre. C’est très joli de parler de l’avenir de nos enfants, de prétendre faire de la politique autrement ; mais jusqu’ici l’histoire retiendra des Mauriciens qu’ils se seront assujettis à des maîtres politiques et économiques. C’est en faisant tomber des têtes aujourd’hui que les Mauriciens ont une chance de retrouver la voie de l’honneur et de la dignité. Que le sang impur qui en émane abreuve les sillons de nos champs stériles. Aux urnes citoyens ! 
 
Par l’usage abêtissant du terme dans la presse, les Maurciens ont fini par réduire le sens du mot « mafia », au seul trafic des stupéfiants. Mais la mafia est en réalité un système de pouvoir économique parallèle qui gangrène toutes les institutions publiques pour parvenir à ses objectifs : enrichir les parrains et les familles qu’ils commandent. Pour cela, ils sont prêts à tout corrompre : des officiels du gouvernement aux responsables institutionnels, des élus locaux aux députés et les ministres. Dans cette spirale corruptrice, la mafia n’a aucune raison pour épargner même le judiciaire.
 
A Maurice, comme à Medellin, ou à Calabre, la mafia fonctionne en pervertissant les structures des démocraties. La méthode la plus efficace pour contrôler le système démocratique est de déterminer les tenants du pouvoir afin qu’ils assurent les objectifs des parrains dont chacun contribue sa quote-part afin de maximiser ses revenus.

Les Mauriciens ne peuvent pas, et ne doivent pas, ignorer que de grosses entreprises inscrivent dans leurs livres comptables des montants destinés au financement des partis politiques. Nombreux sont les patrons à avoir prétendu qu’il s’agissait là de leur « contribution à la démocratie ». En quoi, les barquettes de briani et les bus destinés à gonfler les foules servent-ils les objectifs de la démocratie ? Ce serait à hurler de rire si on ne savait à quel point des associations peinent à satisfaire les critères pour accéder au financement nécessaire à leurs actions communautaires. Depuis le démantèlement organisé du groupe BAI, Dawood Rawat a enfin prononcé le mot qui convient pour désigner ce financement des partis politiques : le racket !

La mafia est en réalité un système de pouvoir économique parallèle qui gangrène toutes les institutions publiques pour parvenir à ses objectifs : enrichir les parrains et les familles qu’ils commandent. 

Mais, que l’on se comprenne, les entreprises ne sont pas que des victimes de ce système mafieux et de ce racket politique. Il s’agit d’un système d’interdépendance où l’un nourrit l’autre. Il s’en dégage une collusion qui permet à de grosses pointures du secteur privé de tenir le discours de l’incapacité à payer dignement la main-d’œuvre ouvrière qui produit ces indices qui excitent tous les aliénés de la croissance. A l’opposé, ces entreprises parviennent, bon an mal an, à trouver les fonds leur garantissant les protections politiques sans lesquels il n’est plus possible de faire des affaires à Maurice. Le racket atteint son stade absolu quand, à chaque campagne électorale, des agents politiques, en échange des votes provenant des bassins de misère, assurent la distribution de billets à la main-d’œuvre que l’on se refuse à payer dignement !
 
C’est cela la mafia. Il n’y a absolument aucune différence entre la contribution des trafiquants de drogue et ceux des chefs d’entreprises. L’assujettissement des plus faibles et le trafic humain se classent dans la même abjection. Le financement des entreprises et celui des trafiquants profite bien à ces mêmes partis qui ont « cartélisé » le Parlement et qui font que l’on retrouve toujours les mêmes têtes à l’Assemblée nationale ; même quand, pour y demeurer, ceux-ci doivent se reconstituer au sein de nouvelles organisations aux fins d’alliances opportunistes.

Le seul moyen de s’en sortir aujourd’hui est de décapiter ce système mafieux. Il s’agit donc de faire tomber des têtes. Il faudra les enlever toutes, pour s’assurer que le monstre ne puisse survivre.
 
Contrairement aux autres titres de la presse locale, nous nous sommes donnés les moyens pour qu’Indocile ne soit pas inféodé aux conglomérats et encore moins aux organisations politiques. Le prix de cette indépendance est chère payée et ce prix est tel qu’il est hors de question que nous confondions aujourd’hui notre indépendance avec quelque lâche neutralité. Cette neutralité on la laisse volontiers aux adeptes du racolage médiatique et aux castrés qui pullulent chez ceux qui se croient journalistes pour peu qu’ils aient une accréditation du Governement Information Service !
 
C’est cette indépendance que nous exerçons aujourd’hui, en liberté et en responsabilité. Notre consigne de vote ne consiste pas à dire pour qui voter, mais CONTRE QUI VOTER! Notre consigne de vote consiste à enjoindre la population à sanctionner ces chefs de parti qui ont entretenu, entretiennent et continueront d’entretenir ce système mafieux.
 
Il y va de l’injure faite aux électeurs à qui ces gens demandent à chaque fois de voter bloc. Parce que, comme le relève fort justement Patrick Belcourt, c’est ainsi que l’on procure à une formation ce pouvoir absolu et sans contrôle qui donne lieu aux abus, notamment sous forme de « faveurs aux petits copains, aux proches et même aux maîtresses » ! Mais pas seulement…
 
L’injure des chefs politiques s’accompagne du mépris. Ils invitent à voter bloc et au terme de cet aveuglement, l’électorat découvre une assemblée bourrée d’augustes imbéciles au prétexte que les chefs de parti ont dû satisfaire aux exigences de quelque représentation castéiste. A croire que les castes, dont quelques-uns se réclament encore, en tirent réellement profit et honneur que de se faire représenter par les dégénérés que les groupes finissent toujours par produire en évoluant en vases clos. Tout ce dont cette flopée est capable est de voter à l’Assemblée selon les directives de leurs leaders qui, eux, viennent seriner à la presse servile leur rengaine sur une prétendue « ligne du parti ». Des partis tellement scrupuleux en matière de démocratie qu’ils ne songent même pas à se défaire de leurs leaders indécrottables. C’est cela qu’il faut sanctionner. C’est pour cela qu’il faut les sanctionner.

Il n’y a absolument aucune différence entre la contribution des trafiquants de drogue et ceux des chefs d’entreprises. L’assujettissement des plus faibles et le trafic humain se classent dans la même abjection. 

Et il n’y a aucune crainte à avoir quant au fait que les leaders de partis ne se retrouveraient pas au parlement. Dans les faits et selon nos lois, les électeurs votent pour des représentants à l’Assemblée. La population a besoin de parlementaires, qu’ils soient ou non des leaders de partis. Donc, soyons clair : le blocage est psychologique, mais pas dans la Constitution. Le blocage est dans la tête des gens, de la même manière que la déclaration communautariste de la Première cédule n’est qu’un vulgaire épouvantail.

Et le fait de ne pas avoir de leader de parti à l’Assemblée ne gène aucunement le fonctionnement de lAssemblée. La législature qui prend fin nous a démontré que les parlementaires du PTR ont fait leur boulot sans la présence de leur leader. La population a seulement besoin de parlementaires qui assument leurs responsabilités pour l’intérêt national et pour le bien-être des habitants de leurs circonscriptions. Les leaders partisans au sein de l’Assemblée nationale ne sont qu’accessoires. 

Nous parvenons aujourd’hui à un stade de notre développement politique où l’on peut, à l’issue de ce présent scrutin, passer du stade d’un gouvernement au pouvoir absolu à celui d’un gouvernement à pouvoirs négociés. En effet, celui qui commande une majorité à l’Assemblée n’a pas besoin d’être le leader d’un parti. La Constitution ne l’exige pas. Celui qui commande une majorité à l’Assemblée pourrait même provenir d’un parti qui ne dispose pas lui-même de la majorité au sein de cette majorité gouvernementale. Il pourrait soit disposer de ces quelques voix qui seraient indispensables pour la constitution de cette majorité gouvernementale, ou disposer du programme qui fédère des groupes parlementaires plus conséquents autour d’un projet gouvernemental.

Comment les partis pourraient s’organiser du fait que leurs leaders ne soient pas au parlement est un problème que les partis doivent résoudre à leur niveau. Cela n’a jamais été un problème pour notre Constitution. Et ne doit pas l’être. De même, ce ne doit pas être un problème pour notre population. Car, par définition, la Constitution, c’est ce qui nous constitue et dit ce que nous sommes et aspirions à être. Alors, le choix aujourd’hui n’en est pas vraiment un ; c’est plutôt un impératif: il faut décapiter la mafia ! ​

Joël TOUSSAINT

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